46
Le sol était toujours gris, mais il s’assombrissait à mesure que nous progressions vers l’est, fonçant jusqu’à devenir d’un noir véritable – du sable et des cailloux noirs et glissants sur un lit de roches noires –, car nous étions entrés dans un nouveau désert, celui-ci trop large et étendu pour que la route de la soie pût le contourner. Les Mongols l’appelaient le désert de Gobi, les Han le Sha-mo, ces deux mots désignant un désert de cette composition un peu particulière où tout le sable avait été emporté par les vents, et dont ne subsistaient que les particules les plus lourdes, toutes d’un noir de jais. Il en résultait un paysage presque extraterrestre, constitué non plus de cailloux, de pierres et de rochers, mais d’un métal encore plus lourd. Au soleil, la moindre colline noire, le moindre éboulis, la plus petite crête scintillaient d’un éclat brillant et lisse comme s’ils avaient été polis à la pierre à aiguiser. Les seules plantes visibles étaient de rares panaches décolorés d’herbe à chameau et quelques fines touffes d’une plante incolore semblable à du fil de fer.
Les voyageurs nomment également le désert de Gobi le Grand Silence, parce que toute conversation inférieure au niveau sonore du cri y demeure inaudible, comme le cliquetis des pierres noires qui s’éboulent et roulent sous les pieds, les déchirants hennissements des chevaux aux sabots douloureux et même les éternels gémissements et grognements de ce râleur de Narine : tous ces bruits sont masqués, comme absorbés dans le hurlement infini du vent. Celui-ci y souffle en effet trois cent soixante jours par an, et, en ces derniers jours d’été, son souffle était aussi chaud que si quelqu’un avait ouvert en grand les immenses fourneaux enfouis au plus profond des enfers de Satan.
La ville suivante où nous arrivâmes, Anxi, est sans doute la plus désolée de Kithai. C’était un simple amas de cabanes minables et de boutiques qui fournissaient aux caravanes de passage les commodités nécessaires, de modestes auberges équipées d’étables, toutes édifiées en bois dont la peinture avait disparu ou en briques de terre cuite grêlées et usées par les incessants vents de sable. La seule raison d’exister de cette ville était que là se rejoignaient, à l’extrémité du redoutable désert de Gobi, les deux branches de la route de la soie qui contournent par le nord et le sud le Takla Makan. Elles ne formeraient désormais plus qu’une voie unique menant, à d’interminables li vers l’est, jusqu’à la capitale de Kithai, Khanbalik. Il y avait là, bien sûr, à la convergence de ces pistes caravanières, l’agitation bruyante des négociants individuels, des familles et des convois marchands. Mais une singulière procession de wagons tirés par des mules me poussa à interroger nos guides :
— Quel genre de convoi est-ce donc là ? Il se déplace si lentement et dans un tel silence...
Sur toutes les roues des voitures, on avait garni les jantes de bottes de foin et de vieux tissus afin d’en amortir le bruit, et les sabots de leurs mules, à l’évidence pour le même propos, étaient enfouis dans des sacs de coton. Le convoi n’était pas pour autant totalement silencieux : on distinguait le grondement pesant et sourd du roulement, mêlé aux craquements des bâtis de bois et au crissement des harnais, mais sa progression était bien plus étouffée que toute autre. Aux côtés des cochers han qui conduisaient les voitures, d’autres cavaliers montés à dos de mule escortaient les abords et, tandis que le cortège s’avançait dans la ville, ils formaient autour de lui comme une haie d’honneur, éloignant la foule des rues bondées sans proférer le moindre cri.
Les passants s’écartaient obliquement, faisaient taire leurs murmures et détournaient le visage avec effroi, comme si ce train de mules convoyait un puissant et hautain personnage. Pourtant, il n’y avait dans toute cette procession personne d’autre que ces cochers et leurs cavaliers d’escorte, tous les wagons étant occupés par ce qui ressemblait à des tas de tentes roulées ou de petits tapis, plusieurs centaines au total, des ballots oblongs enveloppés de tissu, empilés à la façon de rondins sur les plateaux. Quoi que fussent ces objets, ils avaient l’air très vieux et exhalaient une odeur sèche de moisi et de renfermé. L’étoffe qui les recouvrait partait en lambeaux déchiquetés, emportés au souffle du vent. Ces wagons, tout en brinquebalant sur les ornières des rues, laissaient s’envoler derrière eux de fines squames de tissu.
— On croirait voir de vieux linceuls décomposés, fis-je remarquer. Je fus stupéfait d’entendre Ussu répliquer :
— C’est précisément ce dont il s’agit. Fais preuve du plus grand respect, Ferenghi, ajouta-t-il d’une voix feutrée. Quand les chariots défileront, retourne-toi et ne cherche pas à les regarder.
Il ne souffla plus mot jusqu’à ce que tout le convoi assourdi fut passé. Il m’expliqua ensuite que le peuple han tient par-dessus tout à être enterré où il a vu le jour et que les survivants font tout pour exaucer ce vœu de leurs défunts. Comme la plupart des Han qui détiennent des auberges ou des commerces sur les confins occidentaux de la route de la soie sont natifs des plus populeuses régions de l’est du pays, c’est là-bas que tous souhaitent voir ensevelis leurs restes. Ainsi, tout Han décédé dans l’Ouest est d’abord hâtivement enterré sur place, et lorsque, bien des années plus tard, suffisamment d’entre eux ont rendu l’âme, leurs familles de l’Est organisent un convoi pour les rapatrier dans leur région d’origine. Cela n’arrivait qu’une fois par génération, selon Ussu. Je dois donc faire partie des rares Ferenghi à avoir pu apercevoir l’une de ces fantomatiques caravanes des morts.
Tout le long de la piste, depuis Kachgar, nous avions traversé à gué un certain nombre de petits cours d’eau issus des montagnes neigeuses du sud qui allaient bientôt s’engloutir dans le désert situé au nord. Mais, à quelques semaines de marche d’Anxi, nous atteignîmes une rivière beaucoup plus considérable qui nous accompagnait vers l’est. À ses débuts, il ne s’agissait que de joyeuses eaux claires et bondissantes, mais chaque fois que notre route nous en rapprochait de nouveau, nous les trouvions à la fois plus larges, plus profondes et plus tumultueuses, tandis que, en raison de l’accumulation du limon qu’elles charriaient, leur teinte avait viré au jaune sombre. D’où le nom qu’on leur donnait : Huang, la rivière Jaune. Descendant en piqué sur toute la largeur de Kithai, le Huang est l’une des deux grandes rivières qui arrosent ses terres. L’autre coule bien plus au sud, et son flot encore plus puissant est appelé Yang-tze, ce qui signifie simplement l’« énorme rivière ».
— Ce Yang-tze et ce Huang, déclara mon père de façon fort instructive, sont, derrière l’historique Nil, les deuxième et troisième plus longs fleuves du monde connu.
J’aurais pu aussi faire facétieusement remarquer que le Huang devait sans doute être aussi la rivière la plus haute de la Terre. Ce que je veux dire (et l’on a toujours bien du mal à me croire quand je l’explique), c’est que, sur la majeure partie de son cours, la rivière Huang se tient au-dessus des terres qui l’environnent.
— Comment cela se peut-il ? m’objecte-t-on la plupart du temps. Tout fleuve est solidaire de la terre qui le porte. Si une rivière s’élevait ainsi, elle inonderait purement et simplement les espaces environnants.
La rivière Jaune ne le fait pourtant pas, excepté en de désastreuses occasions. C’est qu’au fil des années, des générations et des siècles, les paysans han installés le long de la rivière ont bâti de hautes levées de terre afin de renforcer ses rives. Mais le Huang a toujours charrié une telle quantité de limon que celui-ci, s’accumulant au fond de son lit, n’a cessé d’élever la hauteur de ses eaux. Les fermiers des abords, au fur et à mesure, n’ont eu d’autre solution que de surélever les digues en proportion. C’est ainsi qu’actuellement, pris entre ses berges artificielles, le Huang domine littéralement les terres qui l’environnent. En certains endroits, si j’avais voulu sauter dans la rivière, il m’aurait d’abord fallu escalader un talus haut comme un bâtiment de quatre étages.
— Mais si hauts soient-ils, ces remblais ne sont jamais que des accumulations de terre, précisa mon père. Lors d’une année très humide où nous sommes passés ici, nous avons vu le Huang se remplir si fort qu’il les a fait éclater.
— Une rivière maintenue en l’air et qui retombe, fis-je amusé, voilà un spectacle qui devrait valoir le coup d’œil !
— Imagine, si tu en es capable, intervint mon oncle, Venise et sa partie continentale entièrement submergées sous l’eau du lagon. Une inondation d’une ampleur incroyable. Des villages noyés, des villes même, avec leurs peuples, par nations entières.
— Cela n’arrive pas tous les ans, Dieu merci, tempéra mon père. Assez souvent, cependant, pour avoir valu à la rivière Jaune son autre nom de « Fléau des fils de Han ».
Tant qu’ils parviennent à domestiquer le fleuve, en tout cas, les Han en font le meilleur usage. Ici et là, le long de ses berges, je vis les plus grandes roues du monde : des norias de bois et de bambou d’une hauteur équivalente à vingt hommes debout. Sur le pourtour étaient accrochés des multitudes de seaux et d’écopes que la rivière, avec une grande prévenance, remplissait, faisait basculer et déversait inlassablement dans des canaux d’irrigation.
Découvrant soudain, au bord du fleuve, un bateau muni de chaque côté d’immenses roues à aubes, je pensai dans un premier temps à une nouvelle invention des Han pour remplacer la propulsion humaine à la rame. Mais je fus une nouvelle fois désillusionné quant à l’inventivité tant vantée des petits hommes jaunes, lorsque je vis que cette embarcation était amarrée à la rive et que les fameuses roues étaient tout simplement actionnées par le courant. En tournant, elles entraînaient à l’intérieur du bateau des essieux et des engrenages qui faisaient tourner une meule à grains. Tout cela n’était donc rien de plus qu’un moulin à eau, nouveau en ce seul sens qu’il n’était pas fixe et pouvait être remonté ou redescendu sur le fleuve, partout où il y avait une récolte à moudre pour en faire de la farine.
On pouvait y voir quantité de bateaux de toutes sortes, la rivière Jaune étant encombrée, si c’est possible, d’un trafic encore supérieur à la route de la soie. C’est que les Han, compte tenu de l’immensité des terres sur lesquelles ils ont à transporter biens et récoltes, préfèrent la voie fluviale au transport terrestre. En dépit du mépris mongol pour le peu de cas que font les Han des chevaux, ce choix n’en est pas moins éminemment judicieux. En effet, sur une distance donnée, un cheval ou toute autre bête de bât consommera plus de grain qu’il n’en peut transporter, quand le pilote d’une embarcation n’aura besoin que d’une infime quantité de nourriture par rapport au poids acheminé. Les Han ont donc pour leurs cours d’eau un respect qui confine à la vénération. Ne vont-ils pas jusqu’à appeler ce qu’en Occident nous nommons la Voie lactée la « rivière des Cieux » ?
On pouvait aussi voir sur la rivière Jaune nombre de chalands peu profonds, ou sampans, dont les équipages n’étaient autres que des familles qui usaient de l’embarcation à la fois comme maison, moyen de transport et moyen de subsistance. Les hommes remontaient le courant à la rame ou en halant le sampan, le pilotaient dans le sens du courant, chargeaient ou déchargeaient la marchandise. Les femmes semblaient perpétuellement absorbées à faire la cuisine ou à s’occuper du linge. Parmi eux s’ébattaient une foule d’enfants des deux sexes, nus comme des anges, à l’exception d’une gourde attachée à la taille qui leur servait de bouée s’ils venaient à choir dans l’eau du fleuve, ce qu’ils faisaient régulièrement.
On pouvait aussi y voir des navires beaucoup plus imposants propulsés à la voile. Quand je demandai à nos guides comment on les appelait, les Mongols répondirent d’un ton indifférent ce qui ressemblait au mot chunk. Le mot Han correctement prononcé, je l’appris ensuite, est chuan, mais c’est le terme général pour qualifier n’importe quel navire. Je n’ai jamais appris les trente-huit noms qui servent à désigner, ici, les trente-huit types de chunk qui peuvent prendre la mer ou remonter une rivière.
Le plus petit d’entre eux approche néanmoins la taille d’un cog flamand, avec un plus faible tirant d’eau, et ils me parurent au début ridiculement encombrants, un peu à la façon de gigantesques chaussures flottantes. Je ne tardai pas à m’apercevoir, toutefois, que la forme des chuan, contrairement à la plupart de nos vaisseaux, n’est pas modelée sur celle du poisson pour bénéficier de sa célérité. Elle s’inspire plutôt du canard dont la stabilité sur l’eau est exemplaire. Or je fus à même de constater la sérénité avec laquelle ils se maintenaient, même sur les tumultueux tourbillons et dans l’écume des eaux agitées de la rivière Jaune. Peut-être parce qu’il est à la fois lent et massif, le chuan n’est dirigé que par un seul gouvernail, et non deux comme sur nos navires. Situé à mi-hauteur sur la poupe, celui-ci ne requiert qu’un barreur. Ses voiles sont également fort curieuses : loin d’être destinées à se gonfler sous le vent, elles sont striées par intervalles de lattes de bois, ce qui leur donne un peu l’allure d’ailes de chauve-souris. Et quand vient le moment de rentrer de la toile, il n’est pas nécessaire, comme pour nos voiles, de prendre des ris en nouant leurs garcettes : un peu à la façon de nos stores vénitiens, elles se replient sur elles-mêmes, latte par latte.
De toutes les embarcations que je vis sur cette rivière, cependant, la plus spectaculaire fut sans conteste une petite yole propulsée à la rame, le hu-pan, dont la forme en croissant n’avait absolument rien de symétrique. Il est vrai que nos gondoles vénitiennes ont elles aussi une certaine cambrure pour intégrer le fait que le gondolier pagaie toujours du côté droit, mais la courbure de leur quille reste si légère qu’elle est presque imperceptible. Ces hu-pan étaient aussi arqués qu’un cimeterre shimshir posé sur sa tranche, et, une fois encore, c’était uniquement dans un but pratique. Un hu-pan voyage toujours très près de la berge, et celle-ci étant découpée suivant un relief plutôt irrégulier, le pilote, présentant au rivage sa partie convexe ou concave, n’en suit que plus aisément les caps ou les creux. Bien sûr, ce rameur doit sans arrêt faire demi-tour, suivant que la rivière s’incurve dans un sens ou dans l’autre, aussi sa progression irrégulière ressemble-t-elle un peu à celle d’une araignée d’eau.
J’eus bientôt, de toute façon, une autre énigme sur laquelle me pencher : sur la terre ferme, cette fois, et non plus sur la rivière. Près d’un village nommé Zong-zhai, nous tombâmes sur la ruine, déserte et en grande partie éboulée, de ce qui devait avoir été jadis un substantiel édifice de pierre flanqué de deux hautes tours de guet. Notre cavalier d’escorte Ussu me dit que là avait existé, au temps de quelque lointaine dynastie, une forteresse han, toujours appelée les portes de Jade, son ancien nom. Cette forteresse n’avait en fait rien d’une porte et n’était pas non plus bâtie de jade, mais elle constituait l’extrémité ouest d’un mur impressionnant, aussi élevé que massif, qui s’incurvait au nord-est à partir de ce point.
La Grande Muraille, comme l’appellent les étrangers, est désignée de façon bien plus pittoresque par les Han comme la « Bouche » de leur terre. En des temps reculés, les Han s’étaient baptisés le « peuple dans la Bouche » (celle-ci étant matérialisée par ce mur), toutes les autres nations situées au nord et à l’ouest étant qualifiées de « peuples hors la Bouche ». Lorsqu’un Han accusé de crime ou de traîtrise était condamné à l’exil, il était donc « craché hors la Bouche ». Le mur avait été édifié pour contenir à l’extérieur tout ce qui n’était pas le peuple han, c’est incontestablement la plus longue et la plus solide barrière défensive jamais bâtie de main d’homme. Combien il avait fallu de mains, combien de temps cela avait duré, nul ne peut le dire. Mais sa construction avait dû consumer les vies de nombreuses générations, voire de populations entières.
Selon la tradition, le tracé du mur était calqué sur la course errante qu’avait suivie le cheval blanc favori d’un certain empereur Chin, le chef han qui en avait entamé la construction en des temps ancestraux. Je doute, pour ma part, de la véracité de l’histoire, car aucun cheval n’aurait emprunté une route aussi difficile qui passe par le sommet de certaines crêtes, comme le fait la Grande Muraille. Jamais nous et nos chevaux ne l’aurions fait de nous-mêmes, en tout cas. Mais comme les dernières semaines de notre voyage à travers Kithai, qui semblait devenir interminable, nous obligeraient souvent à longer ce mur en apparence non moins interminable, et comme nous ne devions de toute façon pas nous en éloigner beaucoup, nous trouvâmes aussi pratique de le suivre et décidâmes de marcher carrément dessus.
La Grande Muraille serpente à travers Kithai, parfois discontinue d’un horizon à l’autre, mais tirant en d’autres endroits avantage de remparts naturels tels des pics ou des falaises et les incorporant à son tracé, pour s’interrompre l’instant d’après sur un sol éminemment vulnérable. Ce n’est pas partout un simple mur : du côté est de Kithai, nous en trouvâmes jusqu’à trois érigés parallèlement, l’un derrière l’autre, à des centaines de li d’intervalle.
Sa composition varie grandement, il faut le dire, selon les lieux. Ses segments les plus orientaux sont constitués de blocs de très gros diamètre, nettement et solidement cimentés entre eux – comme si l’on avait bâti, en ces endroits, sous l’œil sévère de l’empereur Chin en personne –, ils demeurent aujourd’hui encore inviolés et intacts. Là, on a affaire à un immense rempart, haut, épais et solide, d’une largeur suffisante pour permettre à une troupe entière de cavaliers de chevaucher de front. Des échauguettes flanquent, de part et d’autre de la muraille, une véritable route, et de hautes tours de guet y sont érigées à intervalle régulier. Plus à l’ouest, en revanche – comme si, sachant que leur maître ne viendrait jamais inspecter l’ouvrage, les esclaves et les sujets de l’empereur avaient travaillé sans conviction et avec négligence –, le mur n’est plus qu’un agglomérat mesquin de pierres et de boue empilées à la hâte, dans une structure ni aussi haute ni aussi épaisse, qui a par conséquent été largement émiettée et entaillée de brèches au fil des siècles.
Il n’en reste pas moins, en somme, que la Grande Muraille est un ouvrage majestueux, qui inspire le respect mais demeure délicat à décrire en termes vraiment évocateurs à un Occidental. Essayons quand même. Si ce mur pouvait être transporté intact hors de Kithai et si ses nombreux bras étaient alignés bout à bout à partir de Venise, puis en direction du nord-ouest à travers tout le continent européen, franchissant les Alpes, les prairies, les forêts, les rivières et tout le reste, en direction de la mer du Nord jusqu’au port flamand de Bruges, ce mur serait encore assez long pour parcourir une seconde fois cette énorme distance jusqu’à Venise, puis pour atteindre vers l’ouest la frontière de la France.
Au vu de l’incroyable dimension de l’ouvrage colossal que constitue la Grande Muraille, comment mon père et mon oncle, qui pourtant la virent avant moi, avaient-ils pu omettre de m’en parler, ne fut-ce que pour exciter par avance ma curiosité ? Et pourquoi n’ai-je moi-même pas mentionné cette merveille dans l’ouvrage qui a rendu compte de mes voyages ? Ce n’était pas, en l’occurrence, l’omission d’un détail que j’aurais jugé le public incapable de croire. Non, si j’ai négligé de mentionner cette muraille pourtant si prodigieuse, c’est parce qu’elle représentait à mes yeux – je le pense encore aujourd’hui – un exploit dérisoire, inutile et sans intérêt des Han. Il m’apparut à l’époque comme un cinglant démenti du génie généralement attribué aux natifs de Kithai, et je n’ai pas changé d’avis. Pour la raison que voici.
Tandis que nous chevauchions le long de la Grande Muraille, je fis remarquer à Ussu et à Donduk :
— Vous autres Mongols, qui étiez un peuple hors la Bouche, êtes maintenant à l’intérieur. Vos troupes n’ont-elles pas eu de difficultés à franchir cette barrière ?
Donduk gloussa, insolent et superbe.
— Depuis que le mur a été bâti, en des temps encore antérieurs à l’Histoire, nul envahisseur n’a jamais eu le moindre mal à le traverser. Nous autres Mongols et nos ancêtres l’avons fait à de nombreuses reprises, au fil des siècles. Même un chétif Ferenghi en serait capable.
— Comment cela ? demandai-je. Est-ce que toutes les armées ennemies étaient toujours plus valeureuses que les défenseurs han ?
— Des défenseurs ? Quels défenseurs, uu ? rétorqua Ussu d’un ton narquois.
— Enfin quoi, mais les défenseurs des parapets ! Ils devaient bien voir s’approcher de loin leurs ennemis... Et ils avaient sûrement des légions à appeler en renfort pour les repousser, non ?
— Oh, pour ça, oui ! C’est évident.
— Eh bien, alors ? Etaient-ils si faciles à battre ?
— A battre ? répétèrent-ils d’une même voix, lourde d’un suprême dédain.
Ussu m’expliqua la raison de leur mépris.
— Personne n’a jamais eu à les battre. N’importe quel envahisseur désireux de franchir la muraille n’avait qu’à se donner la peine de corrompre les sentinelles à l’aide d’un peu d’argent. Vakh ! Aucun mur n’est jamais plus haut, plus solide et plus menaçant que les hommes qui se trouvent derrière.
Et je constatai qu’il en était ainsi. Cette Grande Muraille, bâtie pour Dieu sait quelle extravagante somme d’argent, de temps, de labeur, de sueur, de sang et de vies, n’a jamais été plus dissuasive pour les envahisseurs que la plus banale ligne de frontière dessinée sur une carte. Le seul titre de gloire auquel elle puisse prétendre est d’être, au monde, le plus stupéfiant monument élevé à la futilité.
Je puis en témoigner.
Nous arrivâmes finalement, quelques semaines plus tard, dans la cité que ce mur enveloppe le plus sûrement, là où il est le plus haut, le plus épais et le mieux préservé. La ville qui s’élève derrière ce mur a été connue, à travers les âges, sous bien des noms : Ji-cheng ou plus simplement Ji, Yu-zho et Chung-tu, et d’autres encore...
À un moment ou à un autre, elle a été la capitale de différents empires du peuple han : les dynasties Chin, Chou, puis Tang, et sans doute de nombreuses encore.
Mais qu’a-t-il empêché, ce fameux mur ?
Aujourd’hui, la cité dans laquelle nous pénétrions s’appelait Khanbalik, la « cité du khan », en mémoire de l’arrivée du dernier envahisseur à avoir franchi la Grande Muraille et à avoir conquis cette terre : un homme qui, de façon retentissante mais justifiée, s’intitulait lui-même le grand khan, le khan de tous les khans, le khan des nations, fils de Tulei et frère de Mangu khan, petit-fils de Gengis khan, chef suprême des Mongols, le khakhan Kubilaï !
Fin de la première partie.
Deuxième époque : À la cour du khan à paraître en octobre 2008.